Une liberté pour Badara, un silence pour Khalifa rappeur: société civile ou si vile ?
Une liberté pour Badara, un silence pour Khalifa rappeur: société civile ou si vile ?
Parler de liberté d’expression au Sénégal, c’est aujourd’hui naviguer entre principes affichés et pratiques sélectives. Un récent épisode en est la parfaite illustration : la convocation de Badara Gadiaga, chroniqueur controversé de l’émission Jakarlo sur TFM, a suscité une mobilisation spectaculaire d’une partie de ce qu’on appelle communément la société civile.
Ils étaient nombreux devant les locaux de la police, ces “acteurs citoyens”, venus, disaient-ils, défendre la liberté d’expression. Leur présence, bruyante et médiatisée, semblait incarner une société vigilante, engagée, en alerte face à toute dérive autoritaire. Mais à y regarder de plus près, cette mobilisation soulève une question dérangeante : où étaient-ils lorsque Khalifa Rappeur a été interpellé et emprisonné pour des délits d’opinion ?
Depuis des semaines, Khalifa Rappeur, artiste engagé, croupit en détention. Peu ou pas de communiqué, aucune conférence de presse, pas de sit-in, pas même un tweet de solidarité émanant de cette même société civile si prompte à réagir dans d’autres cas. Silence radio. Indifférence totale. Et pourtant, il s’agit bien là aussi d’une arrestation fondée sur l’expression d’idées, d’opinions, de paroles critiques.
Deux poids, deux mesures flagrants
Cette asymétrie de réactions interroge. Elle jette un doute sérieux sur l’impartialité de cette société civile, qui semble choisir ses causes selon des affinités politiques, ou pire, selon le degré de visibilité médiatique de la personne concernée.
Badara Gadiaga, personnalité médiatisée, polémiste apprécié par certains et décrié par d’autres, bénéficie d’une vague de soutien immédiate. À l’inverse, Khalifa Rappeur, figure plus marginale, moins lisse, et peut-être perçue comme proche du pouvoir actuel, n’a pas droit à la même indignation. Ce deux poids, deux mesures en dit long sur la politisation rampante de notre société civile.
Une société civile, ou si vile ?
La société civile devrait incarner une veille éthique au-dessus des partis, une boussole morale indépendante des courants politiques. Or, ce que l’on observe de plus en plus, c’est une instrumentalisation de cette fonction. Quand elle se mobilise, c’est parfois moins pour défendre un principe que pour marquer une position, faire passer un message politique déguisé en défense des droits.
En vérité, certaines organisations se disent “citoyennes” tout en étant fortement dépendantes de financements extérieurs, souvent liés à des agendas géopolitiques. Le gel partiel de certains appuis — notamment ceux venant de programmes comme USAID, suite aux orientations souverainistes du gouvernement actuel — n’est pas sans lien avec la radicalisation de certaines postures. Frustrations, représailles, ou tentatives de pression ? La question mérite d’être posée.
Les grandes organisations internationales, qui ont pendant des années alimenté ces mouvements dits citoyens, préfèrent manifestement des pays dociles, sous tutelle, où l’élite politique épouse sans résistance les politiques économiques, sociales ou diplomatiques dictées depuis l’extérieur. L’émergence d’un discours souverainiste assumé, porté par le tandem Diomaye–Sonko, dérange, car il vient décomplexer un pays longtemps accoutumé à la dépendance.
Une vigilance citoyenne en trompe-l’œil
Ce que révèle ce double standard dans la défense de la liberté d’expression, c’est une forme de sélectivité morale, qui sape la crédibilité même de ceux qui prétendent défendre les droits humains. En réalité, cette société civile, ou devrions-nous dire civile ou si vile, voit, entend, parle selon la position politique des personnes concernées. Proche de l’opposition ? Elle dégaine slogans et indignation. Proche du pouvoir ? Elle détourne le regard.
Ce comportement opportuniste ne sert ni la démocratie, ni la justice, ni la liberté. Il contribue au contraire à accentuer la fracture entre les citoyens ordinaires et ceux qui prétendent parler en leur nom, mais dont les indignations à géométrie variable trahissent des intérêts plus partisans qu’universels. C’est pourquoi la liberté d’expression ne se défend pas à moitié : elle ne se protège pas selon le nom, le visage ou l’orientation politique de celui qui parle. Ou bien on la défend pour tous, ou bien on cesse de s’en réclamer. À défaut, ceux qui brandissent ce principe comme un étendard à sens unique ne font que renforcer la méfiance des citoyens envers des acteurs qui ont oublié l’essence même du mot “civil” : l’impartialité au service du public.
PMD
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