Tribune : Entre stratégie et lassitude populaire — Sonko, Macky et le piège de la politique politicienne
Tribune : Entre stratégie et lassitude populaire — Sonko, Macky et le piège de la politique politicienne
Ces derniers jours, la scène politique sénégalaise a de nouveau été secouée par une série d’événements qui, à première vue, pouvaient sembler banals : des lettres, une déclaration, un meeting annoncé. Pourtant, derrière ces gestes en apparence ordinaires, se cache une véritable bataille stratégique, un affrontement silencieux entre Macky Sall, l’ancien président, et Ousmane Sonko, aujourd’hui Premier ministre.
Beaucoup ont perçu la dernière sortie de Sonko comme une simple communication politique, un discours de plus dans un paysage saturé de messages. Mais en réalité, elle s’inscrit dans une séquence bien plus large une partie d’échecs à distance, où chaque camp cherche à contrôler le récit national.
L’offensive de Macky Sall depuis l’étranger : attaquer pour ne pas répondre
Depuis son départ du pouvoir, Macky Sall tente de rester présent dans l’espace public, malgré la distance et le changement de contexte.
Son objectif est clair : ne pas disparaître du débat national, et mieux encore, influencer le discours politique depuis l’étranger.
Pour cela, il a lancé une offensive bien structurée. D’abord, par des lettres adressées au ministre des Finances et au président de la Cour des comptes, des documents soigneusement pensés pour attirer l’attention et susciter la polémique. Ensuite, il a envoyé son avocat à Dakar, chargé de relayer sa parole et de commenter, à sa place, les décisions et la gestion du gouvernement.
Cette stratégie n’avait rien d’improvisé.
Elle visait à placer l’équipe actuelle sur la défensive, à détourner l’attention de son propre héritage, et à se dédouaner des accusations liées aux dettes et aux rapports cachés.
Macky Sall, en vieux routier de la politique, a choisi l’attaque comme meilleure défense : ne pas répondre à ses détracteurs, mais créer un nouveau front, une diversion maîtrisée.
Et, il faut le reconnaître, sa manœuvre a failli réussir.
Le débat sur la “dette cachée” et les “rapports dissimulés” a pris de l’ampleur.
Les médias s’en sont emparés, les réseaux sociaux s’en sont nourris, et peu à peu, le gouvernement se voyait entraîné dans une spirale de justifications.
Cette dynamique servait un seul homme : Macky Sall, qui, depuis l’étranger, reprenait peu à peu sa place dans le débat national, en repositionnant son camp autour d’un sujet qu’il maîtrisait — la rhétorique technocratique et la guerre des chiffres.
La réaction du Pastef : le piège de la provocation
Face à cette offensive, les soutiens du Pastef ont malheureusement mordu à l’hameçon.
Provocations, commentaires, ripostes verbales — tout cela a alimenté le feu voulu par Macky Sall.
En répondant à ses attaques, ils ont donné du souffle à un débat que leur adversaire avait lui-même créé.
Cette réaction instinctive a eu un effet pervers : elle a transformé la diversion en événement médiatique.
Pendant plusieurs jours, le pays a tourné autour de cette question de dettes et de rapports, pendant que Macky Sall observait, satisfait, le gouvernement se défendre sur un terrain qu’il avait lui-même choisi.
La contre-offensive de Sonko : reprendre le contrôle du récit
Ousmane Sonko, lui, a rapidement perçu le piège.
Laisser ce débat s’installer durablement aurait été une erreur stratégique majeure : il aurait permis à l’ancien président de remobiliser sa base et de reprendre le centre du jeu politique.
Alors, au lieu de répondre point par point, Sonko a choisi la contre-offensive symbolique :
il a annoncé une “déclaration importante”, qui s’est finalement matérialisée par l’annonce d’un grand meeting.
Un geste fort, calculé, et hautement politique.
Ce meeting n’était pas qu’un événement populaire. C’était une manœuvre de communication de haut niveau : créer une attente, déplacer les projecteurs, redonner du souffle à sa base, et surtout, faire oublier le sujet imposé par Macky Sall.
En un seul mouvement, Sonko a cassé le rythme médiatique.
Les débats sur les dettes ont disparu des manchettes, remplacés par l’attente de sa parole, par les spéculations sur la portée politique de ce rassemblement.
Il faut le dire : le pari a fonctionné.
Sonko a su réimposer son tempo, détourner l’attention et repositionner son camp.
L’ancien président, qui croyait reprendre la main, s’est retrouvé de nouveau en position d’observateur.
Mais à quel prix ?
Et pourtant, une question demeure :
jusqu’à quand le Sénégal va-t-il vivre au rythme de ces manœuvres politiques, de ces batailles d’image, de ces luttes de communication ?
Car pendant que les uns et les autres se disputent le contrôle du récit national, le peuple, lui, subit.
Les citoyens observent, souvent impuissants, ces querelles d’élites qui ne changent rien à leur quotidien.
Les prix montent, le chômage persiste, la vie devient de plus en plus difficile, et pourtant, l’énergie du pays semble se concentrer sur les mots, les symboles, les postures.
C’est ici que réside le vrai drame : la politique sénégalaise s’enferme dans un théâtre permanent, où chaque acteur cherche à dominer la scène plutôt qu’à améliorer la vie de ceux qui regardent.
Le peuple, spectateur fatigué, voit défiler des stratégies brillantes, des ripostes calculées, des coups de maître… mais rarement des solutions concrètes à ses problèmes.
Alors oui, d’un point de vue tactique, la manœuvre de Sonko était habile.
Mais du point de vue moral et social, on peut s’interroger :
était-il vraiment nécessaire de manœuvrer politiquement ?
Dans un pays où tant de citoyens luttent pour vivre dignement, où la jeunesse cherche de l’espoir, où les inégalités se creusent, ces batailles d’agenda ne deviennent-elles pas une distraction de luxe, réservée aux élites ?
Peut-être est-il temps, pour les dirigeants — anciens comme actuels — de sortir du cercle fermé des stratégies et de revenir à l’essentiel : gouverner pour soulager, non pas pour briller.
OPINIONS LIBRES

