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Du mythe européen à la réalité asiatique : le Sénégal réinvente sa diplomatie

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Du mythe européen à la réalité asiatique : le Sénégal réinvente sa diplomatie

Le voyage du Premier ministre Ousmane Sonko en Chine marque bien plus qu’un déplacement diplomatique. Il incarne un tournant décisif dans la trajectoire du Sénégal et dans la manière dont l’Afrique, longtemps reléguée à un rôle périphérique dans les relations internationales, commence à redéfinir sa place dans le monde. Ce déplacement, dans un contexte géopolitique en mutation, envoie un signal clair : le Sénégal s’ouvre à de nouveaux horizons, à de nouveaux partenariats, et surtout à une vision de souveraineté qui rompt avec les logiques anciennes de dépendance.

Il faut se rappeler d’où nous venons. Pendant des décennies, le continent africain a été lié à l’Europe par un cordon ombilical qu’aucun dirigeant n’avait véritablement osé couper. L’aide au développement, les accords bilatéraux inégaux, la présence militaire étrangère et le mythe d’une Europe toute-puissante ont entretenu l’idée que nous ne pouvions pas avancer seuls. Même pour des situations de crise élémentaire, comme maîtriser un incendie, il fallait faire appel à des forces étrangères stationnées sur notre sol. Ce réflexe, presque pavlovien, a façonné notre manière de gouverner, de produire, de penser l’avenir. Il a cultivé une dépendance psychologique bien plus ancrée que la seule dépendance économique.

Cette posture nous a coûté cher. Plus de soixante ans après les indépendances, le Sénégal peine à transformer ses matières premières. Nous exportons encore nos ressources dans leur forme la plus brute, laissant la valeur ajoutée se créer ailleurs. Pire encore, nos ressources humaines — ces jeunes brillants, formés parfois dans la douleur — trouvent leur accomplissement hors de nos frontières, alimentant des économies étrangères pendant que la nôtre stagne. Ce système de fuite, qu’il soit des ressources ou des cerveaux, résulte d’une politique de dépendance qui ne dit pas son nom mais qui structure encore nos réalités.

Pourtant, quelque chose a changé. L’année 2024 a marqué l’amorce d’un basculement. Le discours sur la souveraineté, longtemps réservé aux cercles militants ou aux marges politiques, a pris corps dans l’action gouvernementale. Des avenues ont été rebaptisées, des figures historiques réhabilitées, une mémoire longtemps censurée ou négligée est remise en lumière. Mais plus encore, une volonté affirmée se dessine : celle de diversifier nos partenariats, d’aller chercher ailleurs ce que nous n’avons jamais osé demander à nous-mêmes.

C’est dans cet esprit que s’inscrit le déplacement du Premier ministre en Chine. Il ne s’agit pas d’une simple réorientation vers l’Est, mais d’un repositionnement stratégique du Sénégal dans un monde multipolaire. La Chine n’est plus seulement un partenaire commercial ; elle devient un acteur central dans les projets de coopération Sud-Sud, où les rapports sont moins empreints de domination idéologique et plus orientés vers le pragmatisme économique. Lors de cette visite, Ousmane Sonko s’est entretenu avec ses homologues du Vietnam et de Singapour. Avec Hanoï, il est question d’un appui concret à l’agriculture sénégalaise et d’un transfert de technologies agricoles qui pourrait profondément transformer notre modèle de production. Avec Singapour, c’est la possibilité d’un partenariat structurant avec le Fonds Souverain d’Investissements Stratégiques (FONSIS) qui a été explorée, pour renforcer notre autonomie financière et soutenir des projets à fort impact.

Ce voyage en Chine s’inscrit donc dans une dynamique nouvelle, celle d’un État sénégalais qui entend reprendre le contrôle de ses leviers de développement, miser sur ses propres forces, et sortir du cadre hérité d’une tutelle postcoloniale. Il ne s’agit pas de changer de tutelle, ni de tomber dans un nouvel alignement aveugle, mais bien de refonder nos alliances sur des intérêts communs, sur une vision partagée du progrès et de la dignité.

Le Sénégal, modeste par sa superficie – environ 196 700 kilomètres carrés – est pourtant immense par son potentiel. Il dispose de ressources naturelles considérables, d’une jeunesse instruite, d’une diaspora active, et surtout d’une volonté politique désormais affirmée. Le moment est venu de faire confiance à nos capacités, de croire que nous pouvons produire, transformer, inventer, décider. Ce que symbolise ce déplacement du Premier ministre, c’est précisément cela : une rupture avec la résignation, avec le fatalisme diplomatique et économique. Il ouvre la voie à un avenir où l’espoir cesse d’être un vœu pieux pour devenir un programme d’action.

Bien sûr, le chemin sera long. Les défis sont nombreux. Mais ce moment historique nous rappelle que le destin du Sénégal ne se jouera ni à Paris, ni à Bruxelles, ni à Washington, mais ici et maintenant, à Dakar, à Thiès, à Ziguinchor, et désormais aussi à Pékin, Hanoï ou Singapour. Ce sont nos choix d’aujourd’hui qui dessineront l’Afrique de demain.
PMD
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