KIRAAY ou Ana ki raay ? Quand un symbole ne suffit plus
KIRAAY ou Ana ki raay ? Quand un symbole ne suffit plus
En politique, les symboles ne sont jamais neutres. Ils condensent une vision du pouvoir, traduisent une conception de l’État et révèlent une manière de s’adresser au peuple. Ils peuvent inspirer, rassembler et donner une direction. Mais ils n’ont de valeur que s’ils sont en cohérence avec les actes qu’ils prétendent incarner.
Avec le lancement de KIRAAY, le président de la République, Bassirou Diomaye Faye, a choisi le parapluie comme emblème de la protection du Sénégal. Le message est limpide : protéger la Nation.
Mais protéger le Sénégal contre quoi ? Et surtout, pourquoi un parapluie tenu par une seule main ?
Une République ne repose pas sur le bras d’un seul homme, fût-il le chef de l’État. Elle repose sur la solidité de ses institutions, l’indépendance de sa justice, la crédibilité de son administration, la force de sa parole publique et la confiance de ses citoyens. Si KIRAAY ambitionne de symboliser cette protection, le parapluie aurait pu être porté par plusieurs mains. Car une nation se protège collectivement.
Ce choix est d’autant plus singulier qu’il intervient dans un contexte où, depuis plusieurs semaines, les responsables de KIRAAY reprochent au Pastef d’entretenir un culte de la personnalité autour d’Ousmane Sonko et mettent en garde contre les dérives du messianisme politique. Selon eux, aucune démocratie durable ne peut dépendre d’un homme providentiel.
Or les symboles parlent aussi. Un parapluie porté par une seule main, puis un président levant seul les deux bras lors du lancement de son mouvement, peuvent laisser penser que la promesse de protection s’incarne avant tout dans une personne. Qu’on le veuille ou non, cette image entre en tension avec le discours porté ces dernières semaines.
Mais le véritable débat n’est ni celui d’un logo, ni celui d’une mise en scène.
Si KIRAAY signifie « protéger », alors protégeons réellement le Sénégal.
Protégeons-le de la corruption, des reniements de parole, des promesses oubliées, des prédateurs des ressources publiques, mais aussi, et surtout, de l’impunité. Car aucune nation ne peut prétendre être véritablement en sécurité lorsque des crimes graves demeurent sans réponse de la justice.
Plus de 80 Sénégalais ont perdu la vie lors des manifestations politiques entre 2021 et 2024. Derrière ce bilan, il y a des familles endeuillées, des vies interrompues et une exigence qui demeure intacte : celle de la vérité.
Si les responsabilités n’ont toujours pas été établies par la justice, si les auteurs, les complices ou les éventuels donneurs d’ordre n’ont pas été identifiés et poursuivis conformément à la loi, il ne s’agit pas seulement d’une dette envers les victimes. Il s’agit aussi d’une menace permanente pour l’État de droit. Car une démocratie où les crimes les plus graves restent impunis installe le doute, affaiblit la confiance des citoyens et fragilise durablement les institutions.
Protéger le Sénégal, c’est donc aussi établir les faits, situer les responsabilités dans le respect des procédures et rendre aux familles ce qu’elles réclament depuis des années : la vérité et la justice.
Et c’est peut-être là que le nom même de KIRAAY prend une résonance particulière.
En wolof, il suffit de quelques lettres pour passer de KIRAAY à « Ana ki raay ? ».
Ce n’est pas un simple jeu de mots. C’est une exigence démocratique.
Car un parapluie protège de la pluie. Une République, elle, se protège par la vérité, la justice et la force de ses institutions.
Tant que ces exigences resteront inachevées, KIRAAY demeurera un symbole.
Et une seule question continuera de traverser la conscience nationale :
Ana ki raay ?

