Quand le journaliste se mue en chroniqueur pour mieux trahir l’éthique et la déontologie
Quand le journaliste se mue en chroniqueur pour mieux trahir l’éthique et la déontologie
Il existe des crises visibles, brutales, spectaculaires. Et puis il en est d’autres, plus discrètes, qui rongent lentement les fondations d’une société. La dérive actuelle du journalisme appartient à cette seconde catégorie. Sans éclat, sans tumulte apparent, elle grignote chaque jour un peu plus l’indépendance de la presse et, avec elle, la vitalité de la démocratie.
Cette dérive prend racine dans une confusion des genres qui devient un mode de fonctionnement : de plus en plus, le journaliste se mue en chroniqueur, et ce glissement ouvre la voie à une trahison profonde de l’éthique et de la déontologie. Car au lieu de rapporter les faits avec rigueur, certains se comportent en défenseurs de tel ou tel leader. Devenus de véritables « répondeurs automatiques », ils interviennent non pour informer, mais pour protéger un camp, neutraliser une critique ou justifier une décision. Dès qu’un chef est attaqué, une partie de la presse se mobilise comme une armée parallèle. La plume et le micro, censés servir le public, deviennent alors des armes au service d’intérêts particuliers.
Le phénomène n’épargne ni le pouvoir ni l’opposition. Des relais médiatiques existent dans chaque camp, fonctionnant selon la même logique : fidélité politique, dépendance financière, opportunisme professionnel. Ainsi, l’information, au lieu d’être un bien public, devient une monnaie d’échange. Ce qui devrait éclairer la société se transforme en outil de persuasion et de manipulation.
Or, la différence entre chroniqueur et journaliste est claire. Le chroniqueur a le droit de prendre parti : il commente, critique, provoque, alimente le débat. Sa subjectivité fait partie de son rôle et contribue à la diversité d’opinion dans une démocratie. Mais le journaliste, lui, ne peut pas revendiquer cette subjectivité. Sa mission est de rapporter les faits, de vérifier, de hiérarchiser et de contextualiser. Dès lors qu’il abandonne cette exigence pour adopter la posture du chroniqueur engagé, il trahit l’éthique de sa profession et renonce à la déontologie qui fonde sa crédibilité.
Les conséquences sont désastreuses. Lorsque le journaliste se fait chroniqueur militant, le public ne sait plus à qui se fier. Tout devient suspect, la frontière entre vérité et manipulation s’efface, et le citoyen désorienté se tourne alors vers les rumeurs, les réseaux sociaux ou les discours simplistes. Alors la confiance s’effondre, et avec elle, la légitimité de la presse. Or, une société qui cesse de croire à ses journalistes se prive d’un pilier démocratique essentiel. Sans information indépendante, le citoyen ne peut plus juger en connaissance de cause. La démocratie se réduit alors à un théâtre d’ombres où les puissants tirent les ficelles et où le peuple n’est plus qu’un spectateur trompé.
Il faut rappeler qu’être journaliste, c’est accepter de rester à distance, parfois dans la solitude et le refus des avantages faciles. C’est choisir la fidélité aux faits plutôt qu’à un homme. C’est défendre la vérité même lorsqu’elle dérange, même lorsqu’elle coûte cher. Quand le journaliste se mue en chroniqueur partisan, il abdique cette responsabilité et entraîne toute la profession dans une perte de dignité.
Pourtant, l’espoir demeure. Inverser la tendance est possible à condition d’un sursaut collectif. Cela suppose de renforcer l’indépendance économique des médias afin de les protéger des financements opaques qui les asservissent. Cela exige aussi de faire respecter les chartes déontologiques par des mécanismes de contrôle et de sanction. Cela appelle à investir dans la formation continue pour armer les journalistes face à la manipulation et aux pressions. Enfin, cela impose une transparence accrue, afin que le public sache comment et par qui l’information est produite.
La presse n’est pas un simple métier, elle est une mission civique. Elle n’a de valeur que lorsqu’elle reste fidèle aux faits, à l’équité et à la vérité. Le chroniqueur peut choisir son camp, mais le journaliste doit rester du côté de la vérité. Dès lors qu’il brouille cette frontière, il trahit non seulement sa vocation, mais aussi la démocratie elle-même.
Et si l’on veut sauver la presse de sa propre dérive, il faut le dire sans détour : un journaliste qui se déguise en chroniqueur n’éclaire plus, il aveugle. Et une presse qui abdique devant la politique cesse d’informer pour se transformer en ce qu’elle ne devrait jamais être : un instrument de propagande et un outil de manipulation.
PMD
OPINIONS LIBRES

